Pourquoi de Gaulle est-il allé à Baden-Baden en mai 1968 ?
La situation politique du 29 mai 1968
Le 29 mai 1968, la crise ouverte par les manifestations étudiantes a gagné les usines, les transports et l’État. Les accords de Grenelle, négociés les 25 et 26 mai entre gouvernement, syndicats et patronat, ont relevé salaires et SMIG, sans convaincre une partie des grévistes. À Renault-Billancourt, leur rejet donne à la grève une force politique nouvelle.
Le pouvoir paraît divisé. Georges Pompidou, Premier ministre, pense pouvoir reprendre l’initiative par des élections ; Charles de Gaulle envisage encore un référendum sur la « participation ». Le 28 mai, François Mitterrand annonce sa candidature à une éventuelle présidentielle, tandis que Pierre Mendès France apparaît au rassemblement de Charléty.
Cette journée nourrit l’idée d’un vide au sommet. Pour replacer le départ du président dans toute la séquence, la page Charles de Gaulle face à Mai 68 retrace les origines du mouvement, les grèves et son issue électorale. Baden-Baden constitue un épisode bref, décisif par son effet politique, et longtemps discuté.
La disparition temporaire du président
Le matin du 29 mai, de Gaulle quitte l’Élysée sans communiquer sa destination à ses principaux ministres. Il gagne d’abord la base aérienne de Saint-Dizier en hélicoptère, puis prend un avion pour Baden-Baden, en Allemagne de l’Ouest. Pendant plusieurs heures, Matignon, les services de l’Élysée et la presse ignorent où se trouve le chef de l’État.
Cette absence inquiète son entourage. Pompidou doit gérer une rumeur de démission, tandis que les opposants espèrent un effacement du général. Le silence relève aussi d’un choix : de Gaulle se soustrait aux pressions immédiates, loin des téléphones, des conseillers et de la scène parisienne.
Il ne disparaît pourtant pas sans cadre institutionnel. Il reste président de la République, entouré de personnels militaires et en contact avec son dispositif. Le terme de « fuite », souvent employé après coup, simplifie une décision dont les motifs mêlent fatigue, isolement politique et recherche d’un appui sûr.
Le voyage à Baden-Baden
Pourquoi choisir Baden-Baden ? La ville abrite alors le quartier général des Forces françaises en Allemagne, commandées par le général Jacques Massu. Ancien chef de la 10e division parachutiste durant la bataille d’Alger, Massu est une figure militaire connue du grand public et un fidèle du général de Gaulle depuis le retour au pouvoir de 1958.
Le voyage donne au président un lieu discret et protégé, hors du territoire français, sans l’éloigner durablement de Paris. Il lui permet surtout de parler directement au commandant des forces françaises stationnées en Allemagne. Dans une crise où circulent des récits de basculement révolutionnaire, cette proximité militaire possède une forte portée symbolique.
Les archives et les témoignages ne permettent pas d’établir l’existence d’un « accord secret » préparant une intervention de l’armée dans Paris. De Gaulle ne donne aucun ordre public de mobilisation contre les manifestants. L’hypothèse d’un coup de force militaire repose surtout sur les peurs du moment et sur la réputation des hommes réunis.
La rencontre avec le général Massu
Massu reçoit de Gaulle le 29 mai à Baden-Baden. Dans ses souvenirs, le général rapporte un président éprouvé, qui lui demande si l’armée lui resterait fidèle. Massu répond que les forces placées sous son commandement suivraient le chef de l’État légalement établi ; cet échange a souvent été résumé par la formule : « L’armée ne bougera pas. »
La teneur exacte de l’entretien demeure difficile à fixer, car il n’existe pas de procès-verbal détaillé public. Les récits de Massu, de Pompidou et des proches de de Gaulle diffèrent sur l’état moral du président et sur ses projets. Tous convergent sur un point : le voyage l’aide à reprendre une décision politique.
Deux lectures subsistent. La première voit dans Baden-Baden une vérification prudente de la loyauté militaire, dans un climat de peur d’insurrection. La seconde y voit un moment personnel : de Gaulle consulte un compagnon d’autorité, retrouve une confiance et renonce à l’idée de se retirer.
Ces interprétations peuvent se rejoindre. Le président cherche à mesurer ses soutiens réels, militaires et politiques, avant de parler au pays. Il ne revient pas avec un plan de répression militaire : il revient avec une stratégie constitutionnelle, la dissolution de l’Assemblée nationale et l’appel aux électeurs.
Le retour à Paris et le discours du 30 mai
Après Baden-Baden, de Gaulle rejoint Colombey-les-Deux-Églises, puis revient à Paris le 30 mai. À 16 h 30, il prononce une allocution radiodiffusée depuis l’Élysée. Sa première phrase tranche avec les rumeurs de la veille : « Je ne me retirerai pas. »
Il annonce la dissolution de l’Assemblée nationale, conformément à l’article 12 de la Constitution, et fixe les élections législatives aux 23 et 30 juin. Le référendum envisagé quelques jours plus tôt disparaît du programme. Le président demande aussi aux préfets d’assurer l’ordre républicain face à ce qu’il décrit comme une menace de « dictature communiste ».
Le soir même, une vaste manifestation de soutien descend les Champs-Élysées. Les élections donnent ensuite une majorité écrasante aux gaullistes et à leurs alliés. Baden-Baden n’explique donc pas seul le retournement : il précède une décision claire, portée par les institutions et amplifiée par la mobilisation des partisans du régime.
Le déplacement de Gaulle Baden-Baden reste marquant parce qu’il concentre les incertitudes de Mai 68 : un président que l’on croit isolé, un général consulté, des intentions jamais totalement consignées. Les faits établis dessinent pourtant une ligne nette : après avoir vérifié ses appuis, de Gaulle choisit le retour à Paris et le suffrage universel.
Dans ce dossier
- Charles de Gaulle : vie, parcours politique et héritage historique — Vue d’ensemble