Charles de Gaulle face à Mai 68

Les origines de la crise de Mai 68

La crise éclate dans les universités avant de gagner les usines. À Nanterre, les mobilisations étudiantes contre l’autorité universitaire et la guerre du Vietnam débouchent sur la fermeture de la faculté le 2 mai. Le lendemain, l’évacuation de la Sorbonne par la police transforme le Quartier latin en foyer de contestation.

Les nuits de barricades, notamment celle du 10 au 11 mai, donnent au mouvement une portée nationale. Le 13 mai, syndicats et partis de gauche appellent à la grève et à manifester. En quelques jours, les occupations d’usines paralysent le pays : près de dix millions de salariés cessent le travail au plus fort du mouvement.

Pour de Gaulle, cette alliance instable entre révolte étudiante et revendications sociales met en cause l’autorité de l’État. Son rapport au pouvoir, forgé pendant la guerre puis lors de son retour en 1958, aide à saisir sa réaction : comment de Gaulle est-il revenu au pouvoir en 1958 ? La situation de 1968 ne ressemble pourtant pas à une insurrection militaire : elle révèle une crise sociale, politique et culturelle.

La réaction initiale du président

Charles de Gaulle paraît d’abord en retrait. Il laisse son Premier ministre, Georges Pompidou, gérer les premiers affrontements pendant un voyage officiel en Roumanie, du 14 au 18 mai. À son retour, le président refuse de réduire la crise à une simple agitation étudiante, sans trouver encore de réponse capable de rallier le pays.

Pompidou choisit l’apaisement : réouverture de la Sorbonne, libération d’étudiants arrêtés, puis négociation avec les syndicats. De Gaulle privilégie une réponse institutionnelle. Dans son allocution du 24 mai, il propose un référendum sur la « participation », idée récurrente de sa pensée qui associe davantage les salariés aux décisions et aux résultats des entreprises.

Cette annonce reste trop abstraite face aux salaires, aux conditions de travail et aux occupations. Les accords de Grenelle, négociés du 25 au 27 mai sous l’autorité de Pompidou, prévoient notamment une hausse de 35 % du salaire minimum et de 10 % en moyenne des salaires. Les ouvriers de Renault-Billancourt les rejettent, signe que le pouvoir n’a pas repris la main.

Les désaccords avec Georges Pompidou

La crise fait apparaître deux méthodes au sommet de l’exécutif. Pompidou traite l’urgence par la négociation sociale et cherche à isoler les étudiants des salariés. De Gaulle, lui, pense en termes de légitimité nationale, de continuité de l’État et de consultation du corps électoral.

Le référendum voulu par le président inquiète Pompidou, qui juge la dissolution de l’Assemblée nationale plus efficace et moins risquée. Le Premier ministre voit aussi le danger politique : le 28 mai, François Mitterrand se déclare prêt à être candidat à la présidence, tandis que Pierre Mendès France apparaît au rassemblement de Charléty. L’hypothèse d’un changement de majorité devient crédible.

Le désaccord ne prend pas la forme d’une rupture publique. Il éclaire cependant la distribution réelle des rôles pendant de Gaulle Mai 68 : Pompidou négocie et prépare une issue électorale ; le chef de l’État tranche quand l’autorité présidentielle paraît vaciller. Cette séquence s’inscrit dans la présidence de Charles de Gaulle, marquée par un exécutif fort.

La disparition du 29 mai

Le 29 mai au matin, de Gaulle quitte l’Élysée sans avertir Pompidou de sa destination. Il renonce à présider le Conseil des ministres, passe brièvement par Colombey-les-Deux-Églises, puis se rend à Baden-Baden, en Allemagne de l’Ouest. Son absence, plusieurs heures durant, nourrit aussitôt les rumeurs de démission et de fuite.

À Baden-Baden, il rencontre le général Jacques Massu, commandant des forces françaises en Allemagne. Les récits divergent sur le détail de leur échange, mais le sens politique du voyage est clair : de Gaulle vérifie le soutien de l’armée et mesure ses marges de décision. Massu lui assure sa loyauté.

Ce déplacement révèle un président ébranlé, non un chef d’État sans solution. Revenu à Paris le soir même, de Gaulle abandonne l’idée d’un référendum immédiat et adopte l’option défendue par Pompidou : dissoudre l’Assemblée. Cette bascule prépare l’allocution du lendemain.

Le discours du 30 mai et les élections

Le 30 mai à 16 h 30, de Gaulle parle à la radio. Il annonce qu’il reste en fonctions, dissout l’Assemblée nationale et fixe les élections législatives aux 23 et 30 juin. Il ajourne le référendum et appelle les Français à soutenir la République face à ce qu’il présente comme une menace de désordre.

Le même jour, une très grande manifestation de soutien descend les Champs-Élysées. L’initiative change le rapport de forces : les élections offrent une sortie légale à la crise, tandis que la reprise du travail progresse dans les entreprises. La majorité gaulliste remporte ensuite 293 sièges ; avec les Républicains indépendants, elle dispose d’une majorité très large.

Cette victoire repose sur la mobilisation de l’UDR, héritière de l’organisation gaulliste. Pour comprendre ses réseaux, ses transformations et son rôle électoral, voir quel était le parti politique de Charles de Gaulle ? Les urnes rétablissent une majorité parlementaire, sans effacer les aspirations exprimées au printemps.

Les conséquences politiques de la crise

Mai 68 sauve à court terme la présidence de de Gaulle, tout en l’affaiblissant durablement. Georges Pompidou quitte Matignon en juillet 1968 et Maurice Couve de Murville lui succède. Le président tente ensuite de relancer son projet de réforme par le référendum sur la régionalisation et le Sénat, organisé le 27 avril 1969.

Le « non » l’emporte avec 52,41 % des suffrages exprimés. Fidèle à l’engagement pris avant le vote, de Gaulle démissionne le lendemain. Le lien entre Mai 68 et ce départ n’est pas mécanique : l’échec de 1969 sanctionne aussi un projet précis et un pouvoir usé. Il éclaire toutefois pourquoi de Gaulle a-t-il démissionné en 1969 ?

La crise modifie les pratiques politiques, le dialogue social et les rapports à l’autorité dans l’école, l’entreprise et la culture. Après l’élection de Georges Pompidou en juin 1969, la Ve République continue sans son fondateur ; cette transition est détaillée dans qui a succédé à Charles de Gaulle ? Mai 68 montre ainsi un de Gaulle capable de reprendre l’initiative, mais confronté aux limites nouvelles de son autorité.